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Architect[e], writer, editor & podcaster

ARCHITECTURE AS A WEAPON OF THE OCCUPATION OF PALESTINE / L’Humanité (2015)

2015_0420 Humanite - Leopold Lambert

“L’architecture comme arme d’occupation de la Palestine,” L’Humanité (April 20, 2015)

Cela fait plus de six mois que les bombes se sont arrêtées de tomber sur la population de Gaza. Nous étions alors nombreux à pleurer ensemble, impuissants face au massacre en cours qui a tué plus de 2.200 palestiniens. Aujourd’hui, la violence spectaculaire a laissé de nouveau sa place à celle, normale, qui régit la vie quotidienne des 4,5 millions palestiniens vivant à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem Est, et nos émotions à son égard ne semblent pas aussi fortes qu’elles l’étaient l’été dernier. La violence normale est cependant celle que nous devons nous efforcer à décrire et combattre, puisqu’elle est celle qui conditionne toutes les autres.

Je suis architecte, et de manière générale, mon intuition est que l’architecture contribue plus aux problèmes de nos sociétés qu’à leurs solutions. C’est certainement le cas dans les territoires palestiniens occupés où, comme l’a montré l’architecte israélien Eyal Weizman dans son livre Hollow Land (Verso 2007), l’architecture est un instrument incontournable de l’occupation israélienne en Cisjordanie. C’est également le cas dans la bande de Gaza, enfermée par des murs militarisés défendant un no-man’s land le long de trois de ces côtés, les navires de guerre fermant le quatrième de ce territoire qu’on a légitimement appelé « la plus grande prison du monde ». Durant les périodes de cessez-le-feu, ces murs permettent au blocus d’être appliqué (aucun sac de ciment n’a encore été autorisé d’accès depuis le siège de l’été dernier), lorsqu’en temps de guerre, ces mêmes murs empêchent la population civile de fuir des bombardements leur refusant un tel statut.

La Cisjordanie et Jérusalem Est, elles-aussi, sont la victime de murs ; en particulier du soi-disant « mur de séparation » construit par l’administration d’Ariel Sharon à partir de 2002. L’idée commune est que son tracé épouse la ligne « verte » correspondant aux frontières de 1949 que la guerre de 1967 a rendues caduques. Néanmoins, la majorité du mur a été construit en territoire palestinien dans le but d’inclure autant que possible les colonies israéliennes du côté ouest de son tracé. C’est ainsi qu’il englobe l’intégralité de la ville de Jérusalem de son côté ouest, interdisant de facto l’accès à la ville aux palestiniens de Cijordanie. Le peu d’entre eux qui possèdent des permis doivent attendre parfois plusieurs heures aux checkpoints militaires pour pouvoir traverser le mur.

Les colonies israéliennes en Cisjordanie et à Jérusalem Est s’inscrivent sans aucun doute au sein d’une dimension architecturale. Celles-ci sont souvent construites au sommet des collines, à la manière de citadelles dont elles partagent bien d’autres caractéristiques dans leur architecture défensive. Il y a aujourd’hui plus de 700.000 israéliens vivant en leur sein et l’aspect officiel ou non de la colonisation qu’ils permettent ne change rien au fait qu’ils bénéficient tous de la protection de l’armée israélienne. Une telle colonisation constitue une violation de l’article 49 de la Quatrième Convention de Genève qui stipule que « la Puissance occupante ne pourra procéder à la déportation ou au transfert d’une partie de sa population civile dans le territoire occupé par elle ».

Le cas de la ville d’Hébron est particulier en ce qu’il concentre la violence de l’occupation à une échelle non plus territoriale, mais urbaine. Un certain nombre d’habitations de colons est situé directement au-dessus des magasins du marché palestiniens dont les vendeurs ont dû installer un grillage métallique au-dessus de leurs têtes pour éviter les projectiles. De nombreux magasins ont été fermés par l’armée israélienne laissant une rue entière vide d’activité et désormais célèbre sous le nom de « Ghost Street » (rue fantôme). La tension spatiale trouve son apogée au Tombeau des Patriarches où Abraham est cru être enterré et où, en 1994 un juif américain, Baruch Goldstein, massacra 29 musulmans qui y priaient. Pour s’y rendre, les palestiniens doivent passer par un checkpoint militaire.

Continuons notre description des dispositifs architecturaux et territoriaux matérialisant l’occupation à l’échelle de la Cisjordanie. Une des caractéristiques territoriales invitant à penser l’occupation israélienne selon le modèle d’apartheid consiste en la séparation des infrastructures destinées aux palestiniens d’un côté, et aux colons israéliens de l’autre. Lorsque les premiers manquent d’eau et d’électricité, les seconds possèdent celles-ci en abondance. De même, de nombreuses routes de Cisjordanie reliant les colonies entre-elles et au territoire israélien sont interdites aux voitures portant une plaque d’immatriculation palestinienne. Ceci résulte parfois en des tracés parallèles, symptôme d’une ségrégation spatiale, mais la conséquence la plus immédiate peut être trouvée dans la durée nécessaire pour les véhicules palestiniens de relier une ville à une autre. Ramallah et Bethlehem, par exemple, ne se trouvent qu’à vingt kilomètres l’une de l’autre mais se rendre de l’une vers l’autre requiert un peu moins d’une heure dans des conditions calmes.

L’accès d’une ville palestinienne est contrôlé par l’armée israélienne par l’intermédiaire de checkpoints installés entre chacune d’entre elles au sein de ce qu’on appelle « la zone C ». Depuis les Accords d’Oslo de 1993, celle-ci comprend 63 % du territoire cisjordanien qui se trouve ainsi sous le contrôle absolu de l’armée israélienne. La particularité de cette zone est qu’elle entoure chaque ville palestinienne à la manière d’une mer dont les îles palestiniennes forment un archipel précaire. L’accès à chacune de ces îles, ainsi que leur sortie sont effectués selon le bon vouloir de l’armée israélienne qui aisément renforcer le caractère insulaire de ces fragments de territoires contrôlés par l’Autorité Palestinienne. La carte présentée ici tente d’illustrer de manière métaphorique cette fragmentation du territoire palestinien. Ses îles sont bordées par une mer contrôlée par l’armée israélienne, comptant de nombreux récifs que constituent les colonies et bases militaires.

Il ne faudrait pas perde de vue les politiques menées par l’Autorité Palestinienne elle-même dans la manière dont s’entérine le statu quo de l’occupation. L’une des stratégies de son ancien premier ministre Salam Fayyad (2007-2013) prévoyait le développement accéléré de la ville de Ramallah dans une forme d’indifférence de l’occupation, transformant ainsi la partie nord de la ville voisine de Jérusalem en une bulle de relatif confort. Une bourgeoisie palestinienne a pu ainsi prospérer et, avec elle, une forme de torpeur politique propre à un tel confort. Il n’est d’ailleurs pas innocent que les nouveaux groupements d’immeubles d’habitation visant cette clientèle bourgeoise portent en eux tous les symptômes spatiaux et esthétiques de leurs voisins israéliens, les colonies. On pourra peut-être parler de syndrome de Stockholm architectural.

Le fait l’architecture puisse aussi aisément entériner une occupation militaire ne doit pas nous surprendre. L’occupation est après tout son rôle premier : l’architecture matérialise un espace précis, elle définit et se donne les moyens de protéger ses limites. Lorsqu’on invente le mur, on invente la condition de chacun de ses deux côtés : celui bénéficiant de sa protection, mais aussi celui qui exclut, qui antagonise. Nous aurions tort de penser que les architectes de l’armée israélienne accomplissent une fonction fondamentalement autre des autres architectes du monde. Tous et toutes cristallisent des rapports de force politiques par l’intermédiaire des murs qu’ils et elles érigent. Bien-sûr, il est rare que l’architecture soit aussi violente qu’elle ne l’est en Cisjordanie et à Gaza, mais après tout, les murs de nos immeubles ne sont-ils pas, eux aussi, d’une violence inouïe sur les corps de ceux et celles exclu(e)s de leur protection et vivant dans la rue ? Le futur de l’architecture ne réside pas dans le déni de cette réalité et dans l’illusion d’édifices non-partisans ; au contraire son futur se trouve au sein de nos propres manifestes politiques qu’elle peut délibérément matérialiser.

ILLUSTRATIONS ///

Colonie israélienne de Har Homa (9.600 habitants) à Béthléem. Photographie Léopold Lambert (février 2015)Har Homa Settlement - Photo Leopold Lambert Un des nombreux checkpoints d’Hébron accédant à une zone de la ville interdite aux palestiniens. Photographie Léopold Lambert (février 2015) Hebron H2 - Photo Leopold Lambert Le soi-disant « mur de séparation » dans un quartier palestinien de Jérusalem Est. Photographie Léopold Lambert (février 2015)East Jerusalem - Photo Leopold Lambert Les collines de Ramallah où de nombreux projets immobiliers ont été entrepris ces dix dernières années dans une politique de développement de l’élite politique et économique palestinienne. Photographie Léopold Lambert (février 2015)Ramallah - Photo Leopold Lambert

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