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Architect[e], writer, editor & podcaster

PEOPLE’S SQUARES: ZUCCOTTI PARK / Libération (2014)

OWS Leopold Lambert (14)

“Zuccotti Park, espace public et privé, le temps d’une occupation,” in Libération (August 22, 2014)

Zuccotti Park, Liberty Square, Liberty Plazza, peu importe le nom que nous voulons donner à ce petit espace coincé entre le chantier du nouveau World Trade Center de New York et trois tours de bureaux d’affaires, il restera dans l’histoire de New York comme l’origine spatiale du plus grand mouvement social aux Etats Unis des trente dernières années et auquel j’ai été heureux de participer: Occupy Wall Street.

L’occupation de cet espace proche de la bourse américaine a débuté le 17 septembre 2011 et a duré deux mois. Comme son nom l’indique, l’antagonisme premier qu’Occupy Wall Street voulait incarner était dirigé au monde de la finance et au 1% de la population américaine qui détient toujours 40% de la richesse du pays. L’idéologie dominante des États-Unis depuis la présidence de Ronald Reagan (1981-1989) consiste, en effet, en un simulacre de méritocratie qui, en fait, produit des dynasties de riches et d’autres de pauvres, augmentant sans cesse le fossé social. Le slogan « Nous sommes les 99% » avait ainsi l’ambition de réunir une large partie de la population – même les agents de police ! – contre l’ensemble des politiques ayant fait le jeu des banques de finance, y compris lorsqu’il avait fallu renflouer celles-ci en 2008, afin qu’elles ne déposent pas le bilan.

Cela fait quelques années que je suis fasciné par le rapport qu’entretient la ville avec les mouvements politiques qui s’opèrent au sein de ses rues. Au début de notre occupation et après que plus de 700 d’entre nous s’étaient fait arrêtés sur le pont de Brooklyn, j’avais écrit un article qui comparait la Kasbah labyrinthique d’Alger à la grille impitoyable de Manhattan (la comparaison ne portait pas sur les mouvements politiques eux-mêmes). La nature même de la grille de Manhattan facilite le contrôle de ses rues qui peuvent, par définition, être quadrillées et bordées par les forces de police. Une fois seulement, ce contrôle fut rompu lorsqu’environ deux-cents d’entre nous prirent de vitesse les scooters policiers en se servant de cette grille : tourner à gauche, encore à gauche, puis à droite, puis encore à gauche, etc. Nous avions alors réussi à marcher au centre de la 7ème avenue sur une trentaine de blocks accompagnés des klaxons enthousiastes des automobilistes sympathisants.

Une des inventions notoires d’Occupy fut de composer avec l’interdiction formelle d’utiliser haut-parleurs et autres microphones. Le « people’s mic » (micro du peuple) consistait ainsi à répéter toute phrase scandée en vagues successives de voix pouvant atteindre la périphérie de la foule. L’architecte que je suis ne pût s’empêcher d’observer la différence fondamentale qui séparait les comportements de même corps lorsque ceux-ci se trouvaient dans l’espace public ou dans des espaces semi-privés tels que ceux où nous nous sommes trouvés au cours de sessions de travail. Mon intuition obsessive qui consiste à penser que nul espace ne peut être politiquement neutre trouvait ici des preuves : je ne fût donc qu’à moitié surpris d’observer combien nos comportements pouvaient revenir à des automatismes de pouvoir et d’autocensure lorsque nos réunions avaient lieu dans une salle de classe ou dans un auditorium, plutôt que dans la rue, aux vues de tous, dans le milieu ouvert du public.

Revenons néanmoins à la base : Zuccotti Park. Ce rectangle minéral, puisque s’inscrivant parfaitement dans la grille urbaine, pouvait régulièrement être entouré par le NYPD (New York Police Department), mais également par les « occupants » (occupiers) qui entourèrent la place de leur corps lors de la première tentative d’expulsion le 14 octobre 2011. La deuxième tentative du NYPD, en pleine nuit du 15 novembre 2011, réussi à nous expulser en augmentant le périmètre de verrouillage à plusieurs blocks environnant, refusant ainsi tout accès à des renforts des occupants, tout comme à la Presse – seul un journaliste du magazine Mother Jones était présent sur place – qui ne fit pourtant pas grand cas d’un tel déni à l’information.

Le statut légal de Zuccotti Park ayant joué un rôle crucial dans la manière dont la stratégie répressive de Michael Bloomberg s’est opérée, il convient de le présenter ici. En 1961, la ville de New York négocia un marché avec les promoteurs immobiliers voulant construire des tours plus hautes que ce que le code d’urbanisme local permettait. Ceux-ci pouvaient construire plus haut si, en échange, ils accordaient une partie de leur espace au sol au public qui demeure cependant leur propriété. Ces espaces sont ainsi nommés « espaces publics à propriété privée » (privately owned public spaces). Le contenu de la législation est également ambigu dans le fonctionnement de ces espaces au détriment du public, ce qui a été particulièrement important dans les jours qui ont suivi notre expulsion, Zuccotti Park étant alors entouré de barrières ainsi que d’agents de sécurité employés par Brookfield Properties, le propriétaire de la place ainsi que d’une des tours la bordant.

Le mouvement Occupy a commencé à Zuccotti Park, mais il s’est étendu à l’ensemble des grandes et moyennes villes des États-Unis. Une telle prolifération, Occupy Harlem, Occupy Philadelphia, Occupy Oakland, Occupy Everything, etc. nous forcèrent à nous poser la question de ce qu’un tel terme, occuper, signifie. Occupy Wall Street portait en lui l’antagonisme d’une occupation, mais les autres occupations ne se faisaient pas dans la négativité à un système, mais plutôt dans la positivité de la création d’un moment qui se voulait (à tort ou à raison) libéré des logiques d’exclusion du capitalisme et de la démocratie représentative. L’occupation, à cet égard, correspondait aux rassemblements volontaires de corps dans l’espace public pour participer à un tel moment. À tout moment notre corps occupe un espace ; le choix, sans-cesse renouvelé de l’espace que nous choisissons d’occuper a de fortes répercussions politiques, et le terme même d’occupation rend compte d’une telle implication. Occuper Zuccotti Park, y vivre temporairement, y dormir, correspondait donc à un choix fort d’une attitude politique qui se suffisait à elle-même.

 Si aucune demande ne fut formulée, comme on nous l’a reproché, c’était parce qu’une telle demande aurait donné une légitimité rétroactive à l’entité à laquelle cette même demande aurait été formulée. Beaucoup ont attribué ce manque de demande à ce qu’ils et elles considèrent comme un échec pour Occupy. Que serait-il passé si ce mouvement, au plus fort de son inertie, avait en effet réclamé une réforme de l’impôt sur les transactions boursières, ou une augmentation du salaire minimum ? Il est vrai qu’une telle chose aurait sans doute été possible, mais nous aurions alors implicitement que nous étions satisfaits, alors que les mécanismes imposés par le monde de la finance n’aurait pas cessé d’opérer. Un certain nombre de projets sont toujours à l’œuvre au sein du mouvement, notamment certains dédiés à la résolution des dettes étudiantes et médicales qui creusent toujours plus le fossé social de la société étatsunienne. Nous avons vu, dans les jours qui ont suivi l’ouragan dévastateur Sandy en Octobre 2012 qu’Occupy était également un réseau dormant, prêt à se réveiller et à se remettre en œuvre. Nous devons donc tâcher de ne pas historiciser ce mouvement social, mais bel et bien de le penser au présent, comme acteur politique potentiel en réponse aux violences d’un système que peu n’estime pas hors de contrôle.

px