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Architect[e], writer, editor & podcaster

LINES OF POWER – POWER OF THE LINES / Trans (2013)

Lost in the Line (extracted stills) by Léopold Lambert (4)

“Lignes de pouvoir – Pouvoir des lignes,” in Trans 22: Haltung – Stance, Zurich, ETHZ, 2013.

La bande dessinée Lost in the Line (Perdue dans la ligne) matérialise en quelque sorte, une allégorie de ce que je pourrais appeler mon manifeste architectural. La ligne constitue le medium que chaque architecte s’emploie à utiliser comme outil et code de représentation. Géométriquement, elle ne possède aucune épaisseur, aussi est-il difficile d’imaginer s’y perdre ! En revanche, lorsque dessinée par l’architecte, cette même ligne est susceptible d’acquérir une épaisseur conséquente lorsque transposée dans la réalité. En effet, une ligne qui devient un mur n’aura pas seulement acquis une hauteur durant la transposition de la feuille de papier à un milieu tridimensionnel, mais elle aura surtout inclus dans son épaisseur oxymore, une violence envers le territoire qu’elle aura tranché, et envers les corps qu’elle contrôle irrésistiblement. L’architecture est donc violente de manière inhérente, et toute tentative de désamorcer ce pouvoir sur les corps reste vaine. Peut être peut on, au contraire, accepter cette violence et la mettre au service de nos manifestes.

Lost in the Line est donc une allégorie narrative d’une telle position. La ligne y est à la fois cette figure géométrique tracée sur une feuille de papier et qui sépare le désert en deux parties, mais également une composante fractale et quasi-moléculaire contenu dans la matière sombre du graphite déposé sur le papier. Les corps, dans cette histoire, sont bel et bien soumis à la violence des lignes qui scindent l’espace tout autour d’eux. En revanche, ils s’approprient les interstices provoqués par ces mêmes lignes pour à la fois, se déplacer en toutes directions, bâtir de nouvelles formes d’habitation, et finalement traverser la ligne originelle qui constituait pourtant une frontière impénétrable au niveau macroscopique.

Cette histoire questionne aussi le contrôle que l’architecte exerce sur son dessin, et donc sur les corps qui y sont soumis dans sa version matérialisée que nous appelons architecture. Le problème du labyrinthe est intéressant ici. En effet, le labyrinthe, dans sa forme classique, bidimensionnelle constitue le paradigme absolu de l’architecture transcendantale qui exerce son contrôle sur ses « sujets » qui se perdent jusqu’à l’épuisement sous le regard moqueur de l’architecte démiurge qui observe tout ca « du dessus ».  Cependant, la littérature de Franz Kafka a inventé une nouvelle forme de labyrinthe, celle dans laquelle même son auteur n’échappe pas à la complexité de son œuvre. Rappelons ici qu’au delà des labyrinthes bureaucratiques décrits dans le Procès et le Château, Kafka ne semblait pas avoir déterminé ni l’ordre des chapitres du premier ni la fin du deuxième. Lost in the Line met donc en scène un niveau de complexité sur lequel l’auteur de la ligne n’a aucun contrôle. La confusion entre l’auteur de la bande dessinée et celui de la ligne décrite ici est utile car elle renforce des « lignes » de subjectivité qui se réjouissent d’une telle perte de contrôle. Cette dernière, lorsqu’elle est bien pensée, permet aux corps de s’approprier, de conquérir la matière bâtie.

La figure du funambule qui parcourt les lignes dans un refus de subir leur effet scindant a également sa part à jouer dans ce manifeste allégorique de mon travail. Bien sûr, elle n’est pas pour autant libérée des lignes, mais elle se joue suffisamment de leur pouvoir afin d’en subvertir leur intention première. Le 9 novembre 1989 les Berlinois n’ont pas exprimé la caducité du mur en le franchissant dans les deux directions, mais bel et bien en le gravissant et s’installant à son sommet, ils occupèrent ce petit monde de 20 centimètres de large qui entourait la partie ouest de la ville. Cet exemple a été élevé au rang de paradigme de l’architecture dite politique, en raison de la simplicité de son trait et de la filiation qu’il engendra en Palestine, à Chypre ou encore entre les Etats Unis et le Mexique. La puissance de leur ligne est, en effet, optimale mais nous serions néanmoins dans l’erreur de distinguer une architecture politique d’une autre qui ne le serait supposément pas. Toute architecture, et donc toute ligne tracée, est une arme politique, qu’elle soit pensée et dessinée en tant que telle ou non. Tenter d’échapper à cette affirmation constitue un risque certain de renforcer l’idéologie dominante.

Nos lignes ne peuvent donc pas être innocentes. Elles portent en chacune d’elles le pouvoir de subjectiver les corps. Nous nous devons de faire en sorte que cette subjectivation échappe le plus possible à un contrôle transcendantal afin d’être porteuse d’un potentiel d’appropriation et d’émancipation qui est la base de toute action consciemment politique.

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